Bentonville,
le berceau de Wal-Mart
 
 
 
 
 
 
Envoyée spéciale,
7 août 2004
 
 
Le trou dans la vitre était " gros comme une balle de tennis ". Le coup de fusil a manqué de peu la réceptionniste du Wallflower Group au " Village on the Creeks " - les " criques " étant un marécage qu'une promotrice audacieuse a asséché pour y bâtir un luxueux complexe de bureaux et de magasins. Au bout du fusil : le fermier voisin, qui visait un coyote sur sa propriété. Le choc des cultures, dans le nord-ouest de l'Arkansas, est rarement aussi violent. Mais il est partout présent dans cette région dont l'essor exponentiel est étroitement lié à la présence du siège de Wal-Mart - premier employeur privé aux Etats-Unis et numéro un mondial de la grande distribution.
Au milieu des années 80, quand le succès de la formule " discount " de Sam Walton se confirmait, Bentonville comptait six mille habitants et pas un seul feu rouge. Vingt ans plus tard, la ville compte 26.000 habitants et des embouteillages à l'heure de pointe sur les routes d'une agglomération informe qui va de Rogers-Lowell, au sud, jusqu'à Bella Vista à la frontière de l'Oklahoma, pour dépasser les 170.000 habitants dans tout le " comté ". Au sud, elle rejoint le conglomérat centré autour de Fayetteville - soit, en tout, quelque 350.000 habitants.
Bentonville inaugurera bientôt son premier " gratte-ciel ", une tour - bientôt doublée d'une jumelle - de neuf étages. Les champs cèdent la place aux " business centers " et aux ensembles de bureaux destinés aux fournisseurs de Wal-Mart. Les hôtels se multiplient, un centre de convention est en projet, l'aéroport régional est flambant neuf... et financé par des obligations vendues par Alice Walton, la fille du fondateur de Wal-Mart. Mais, sur le square du centre-ville, autour de la statue à la mémoire des Confédérés et de la fontaine rénovées, les vitrines sont tristes. Le seul signe de vitalité est l'extension de la banque Arvest - un empire lancé par un fils Walton. Les gens veulent faire là où c'est le plus pratique en voiture, dit un des rares passants, qui insiste sur le fait que les Walton ont sauvé le bâtiment de l'ancien " grand hôtel ". Ils ont installé la bibliothèque municipale au rez-de-chaussée, et leur fondation de charité à l'étage.
Le premier magasin ouvert par Sam Walton en 1950, sur cette même place, est devenu un musée. On peut y lire un feuillet jauni : la chronique d'une gazette de Newport, dans l'est de l'Etat. L'auteur se désole du départ de Sam Walton, suite à la perte du bail de son magasin. " Nous perdons une famille qui a fait beaucoup pour la croissance de la région, ainsi que pour la vie religieuse, civique et économique ", écrivait l'éditorialiste.
 
A Bentonville, le commerçant a repris la franchise du " five and dime " (une supérette avec des produits à 5 et 10 cents). Son bureau, reconstitué, démontre le peu de cas que le futur milliardaire faisait du luxe : une planche, une calculatrice et quelques clous où accrocher les factures. En 1962, il ouvrait indépendamment son premier " discount " à Rogers. Cette bourgade voisine avait accueilli une première usine " délocalisée ", le fabricant des " Daisy guns " (des fusils jouets à air comprimé), originaire du Michigan, séduit par les conditions offertes dans le Sud. Un demi-siècle plus tard, Rogers est devenu une petite ville de 50.000 habitants avec une économie diversifiée dont Bekaert, en 1989, fut le premier fleuron étranger. Et Wal-Mart, dont l'originalité fut de s'implanter dans des régions rurales mal desservies, a mué de chaîne locale en chaîne régionale, puis nationale... et finalement internationale.
Le rayon d'action s'est accru en cercles concentriques, les millions sont multipliés en milliards, mais " Monsieur Sam " avait imprimé son credo d'entreprise sur sa région : pas de signes extérieurs de richesse. Le vieux camion rouge qu'il conduisait pour aller à la chasse ou au bureau trône au musée comme symbole de cette frugalité, alors que les " Hummer " (les méga 4 4 utilisés par l'armée américaine et disponibles en version démilitarisée) qui encombrent les routes sont l'indice évident que les temps ont changé depuis la mort du patron, en 1992.
Il ne se payait pas plus de 250.000 dollars par an et vivait sans faste, se souvient Ed Clifford, président de la Chambre de commerce de Bentonville. De son vivant, il n'était pas question de se faire construire une maison plus luxueuse que la sienne ou de s'acheter une voiture étrangère... Cette " règle non écrite " a été rompue. Par les fournisseurs, puis par les associés de la première heure, décomplexés par la disparition du patron et arrivés à la retraite avec des pactoles en actions chiffrés en dizaines de millions.
 
Les premiers lotissements, les golfs ont fait leur apparition dans les années 90. Dix ans plus tard, la région compte des myriades de " villages " résidentiels et deux " gated communities ", ces domaines dont l'entrée est interdite aux non-résidents. Les noms rivalisent de prétention - aux " Pinacles ", chaque villa a des allures de petit château. Sam n'aurait pas compris, dit Ed Clifford.
C'était une culture d'entreprise mais aussi une " culture locale ", selon Jeff Collins, directeur du centre de recherches économiques de l'université de Fayetteville... un institut qui porte le nom de Sam Walton. Chez J.B. Hunt, le transporteur qui est la troisième grande entreprise de la région, il était aussi considéré de bon ton de ne pas étaler sa richesse, dit-il. Le siège de Wal-Mart, flanqué des bâtiments de Sam's Club, le superdiscount, donne l'exemple : il s'agit d'entrepôts sans grâce convertis en bureaux.
C'est invraisemblable, confesse sous le sceau de l'anonymat une fournisseuse qui vient plusieurs fois par mois chez son " meilleur acheteur ". Sears ou Penney, les autres grands de la distribution avec lesquels je travaille, ont des campus d'entreprises qui ont de l'allure, un véritable accueil, raconte-t-elle.Ici, c'est pire que déprimant. Même les hôtels... la plupart n'offrent même pas de " room service ", ce qui, vu le choix   des restaurants, serait une bonne idée ! Mais il faut en passer par là : c'est mon plus gros chiffre de ventes.
 
Contrairement à quelque 400 gros sous-traitants, elle n'a pas ouvert d'antenne sur place. D'abord anonymement, puis avec pignon - discret -, ils ont suivi les traces de Procter and Gamble, la première firme à déléguer une représentation importante à Bentonville. Avant Sam Walton, les fournisseurs détenaient le pouvoir, dit Jeff Collins. Il a renversé l'équation. D'autres activités dérivées ont aussi prospéré, comme une firme experte du packaging et de la promotion en magasin, rachetée par l'agence de pub Saatchi et Saatchi.
Le premier des " villages de fournisseurs " s'est installé pratiquement en face de Wal-Mart, dans des locaux sans charme, à l'image des vieux centres commerciaux de banlieue. Bic, Russell Athletics, Lego y sont toujours. Des dizaines d'autres " villages " comptant jusqu'à cent firmes se sont créés depuis. Les derniers venus sont des négociants en alcool, une sorte de paradoxe dans ce comté " sec " où l'on ne peut pas acheter une bouteille. Pour cela, il faut aller au Missouri, explique Ed Clifford. Ils ont le plus grand magasin de vins et spiritueux, juste à la frontière ! Ici, on aurait sans doute assez de voix pour faire changer la loi, mais il faut compter avec le vote religieux de la " Bible Belt " (1), qui reste très puissant. Pas découragés, les négociants offrent le " verre de l'amitié ", mais seuls leurs collègues fournisseurs viendront : Wal-Mart décourage toute " fraternisation ".
Le développement de Wal-Mart, dont on estime qu'il crée deux emplois indirects par emploi direct, assure 22.750 emplois dans l'agglomération (Bentonville, Rogers, etc.) dont 12.000 au siège mais aussi dans des secteurs plus inattendus - par exemple l'aéroport privé, pour la flotte privée qui emploie 110 pilotes. A côté des neuf " super stores ", des cinq Sam's Club et des Neighborhood Markets (une première entrée sur le créneau du supermarché alimentaire à prix cassés), soit autant d'enseignes Wal-Mart, des magasins de luxe se sont implantés. Et, là encore, la population locale pointe du doigt les " besoins des fournisseurs ".
Le détachement en Arkansas est la voie express pour la promotion, mais les carriéristes souhaitent un certain confort de vie - surtout s'ils doivent importer leur famille dans ce coin perdu où Fayetteville, avec une université longtemps connue surtout pour les prouesses de son équipe de foot, fait figure de centre intellectuel. La fondation familiale des Walton y est allée d'une contribution majeure, avec le Centre des arts Walton. A l'affiche, " Les Mis ", la comédie musicale tirée des " Misérables ", sous le slogan " La vie est douce ".
Reste que le shopping est la " distraction " préférée des Américains. Dillard's, la chaîne de grands magasins élégants, a maintenant son enseigne dans cette région longtemps trop pauvre pour ce " privilège " réservée à la capitale de Little Rock (où l'ex-président Bill Clinton a occupé le siège de gouverneur de l'Arkansas). D'autres enseignes (Nordstrom, etc.) s'apprêtent à suivre. Les deux concessionnaires automobiles qui se battaient en duel il y a quinze ans (Ford contre Chevrolet) font face à une concurrence féroce, nationale et internationale. Les Jaguar et les Mercedes ne sont plus cantonnées au garage, comme du temps où le frère de " Monsieur Sam " n'osait pas sortir son bolide.
L'afflux de nouveaux travailleurs - six mille personnes pour le seul centre informatique de Wal-Mart, par exemple - a élargi l'éventail de la demande, comme l'indique la présence de spécialités du continent indien et d'un " marché gourmet ". A l'autre bout de l'échelle économique, les spécialistes de l'alimentation " latino " ont aussi imposé leurs marques - en réponse à la demande d'une main-d'oeuvre immigrée, employée surtout par le numéro deux de la région, Tyson Foods, spécialiste du poulet. Après avoir été productrice de pommes, l'agriculture s'est en effet convertie dans le volatile, dont les déjections sont l'engrais qui a rendu une terre peu arable adéquate pour l'élevage.
L'explosion économique et démographique menace cette agriculture très dépendante de ces engrais dont les Etats voisins dénoncent la pollution. Elle a aussi permis aux fermiers qui revendent leurs terres de s'enrichir au-delà de leurs espérances les plus folles. Le long des routes principales, le nombre de panneaux " à vendre " ou " en construction " est vertigineux. Le marché nous dira combien de complexes de bureaux et d'hôtels la zone peut supporter, dit Jeff Collins, car, pour la première fois, on construit plus vite qu'on ne vend.
Le souci n'est pas évident pour Dave, un musicien reconverti en revendeur de matériel audio et vidéo qui s'est découvert une passion pour l'investissement immobilier. Je viens de vendre ma maison, j'ai gagné 80.000 dollars en deux ans, affirme-t-il. Je fais cela depuis quelques années : j'achète et je revends. Je n'aurais jamais pensé que c'était possible, surtout pas ici !
Avec un taux d'occupation à 91 %, il n'y a pas de quoi paniquer sur un éventuel effet de " bulle ", estime Jeff Collins, qui prend plus au sérieux les soucis causés par une urbanisation galopante, sans plan de développement rigoureux.
 
En tête des préoccupations : le réseau routier, qui met en jeu de délicates batailles budgétaires au niveau de l'Etat et des " jalousies " locales. Les mêmes rivalités pèseront aussi sur les dossiers de l'eau, du traitement des déchets, de l'énergie. S'ajoute à cela une dimension politique, dit Jeff Collins, car, si l'Arkansas est majoritairement démocrate, ce coin-ci est un bastion républicain.
Les autorités locales s'inquiètent aussi de garantir des services publics adéquats. La région compte cinq hôpitaux flambant neufs - des entreprises privées. En revanche, les services d'urgence ne sont plus toujours adaptés, dans des localités qui ont connu depuis trois ans des poussées de croissance de 10 à 33 %.
Enfin, les écoles seront cruciales pour conserver sur place la population locale, heureuse de ne plus devoir quitter l'Etat pour s'assurer un avenir, mais aussi pour continuer à attirer les nouveaux arrivants. Financées par l'impôt local, leur essor est sans précédent : Bentonveille ouvre la plus grande école secondaire de l'Etat, et, selon Raymond Burns, patron de la Chambre de Roger-Lowell, on construit une nouvelle école par an et par communauté. L'afflux implique aussi qu'il faut prévoir des loisirs pour toutes ces familles : Tout le monde n'est pas nécessairement un fan des Razorbacks l'équipe de foot de l'université ou de la pêche au bar, les deux passe-temps traditionnels de la région, observe-t-il.
Certains, sur le campus de Fayetteville, se comparent déjà à Austin, la ville texane où le mélange d'une population universitaire et l'éclosion de nouvelles entreprises a lancé une expansion économique renforcée par un certain cachet (contre-)culturel. Le nord-ouest de l'Arkansas, pourtant, semble encore loin de cette destinée : pour l'instant les " visionnaires " qui s'y installent à gros frais sont les cultes protestants (dont un pasteur prévoit un projet colossal à 30 millions de dollars) ou les mormons, qui construisent le plus grand temple de la région.·
(1) Littéralement " ceinture biblique ", soit le chapelet d'Etats du sud des Etats-Unis où les églises évangéliques sont très présentes.
© Rossel & Cie S.A. - Le Soir, Bruxelles, 2004
Photo: nathalie mattheiem
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